6 février 2013

Réveil...






Henri s'assoit dans son lit.
Il est seul.
Il pose les deux mains sur ses tempes.
Il attend quelques secondes, enfile ses pantoufles et va aux toilettes.
Il vomit.
...
Le voilà dans la cuisine.
...
collection de magnets
liste de courses
facture en retard
tickets de pressing
rendez-vous chez le dentiste
carte de voeux de Gaspard
...
Ça en fait sur le frigidaire !
Henri tourne la petite cuillière dans son bol de café et regarde  bêtement le frigo comme d'autres lisent chaque matin les ingrédients et jeux divers des paquets de céréales, ou pire, les nouvelles du journal.
...
vaisselle sale dans l'évier
taches de sauce sur la nappe
lunettes égarées
trousseau de clé au sol
mégots froids dans le cendrier
canettes vides
...
solitude
habitude
réveil lent
gueule de bois
...
Henri se gratte le menton.
...
fatigue
lassitude
courbature
tristesse
fouillis sur la porte métallique
puzzle  incachevé de la France 
papier rose 
...
Papier rose ? 
...
Henri soudain bloque sa respiration ; sous le magnet de Montmartre, un morceau de papier coloré attire en effet son attention.
C'est un post-it en forme de coeur, couleur fuschia.
Il se lève, le saisit et le lit en retenant son souffle.
Il ne bouge plus. 
Il craint le pire.
Il est las.
... 
bruit du ventilateur
chaise qui se renverse
tasse qui tombe
...
Merde !
...
Henri est mal.
...
mal en point
mal luné
malheureux
mal barré
...
Le papier coloré est alors malmené par les mains tremblantes de l'homme pas rasé.
Il en fait une boule.
Il la pose dans le cendrier et l'allume.
La flamme est rapide.
L'odeur nauséabonde.
...
Henri va dans la salle de bain, s'éclabousse le visage avec de l'eau fraîche, se douche, se rase, met du gel sur sa chevelure, se parfume, s'habille et se regarde dans le miroir.
Il s'assoit sur le rebord de la baignoire et baisse la tête. 
Il ne se dépêche pas. 
Il a tout son temps.
Il ne sort pas.
...
Plus jamais il n'entendra le bruit du trousseau de clé dans la serrure quand Agnès le rejoignait le matin après une nuit de service.
Plus jamais elle lui bandera les yeux avec ses longs doigts en criant " Qui c'est ?".
Plus jamais elle ne viendra lui apporter des croissants.
Plus jamais.
...
Henri ne met pas ses chaussures.
Il va s'allonger sur le canapé vert.
Il débouche une bouteille et boit au goulot.
Il rote.
Il boit à nouveau, finit la bouteille et s'essuie la bouche d'un revers de manche.
Il se met à fredonner une chanson de Boris Vian.
Il s'allonge.
Il met ses mains sur son crâne.
Il pleure.
Il cherche du regard une bouteille pleine.
...
Annick SB                    janvier 2013

Consigne " Le message du réfrigérateur" des Impromptus.

  Avez-vous cliqué sur les mots colorés dans le texte ? 

9 commentaires:

  1. Ouch, c'est comme un coup de poing dans le ventre du matin ! La solitude dans ce qu'elle a de plus moche, de plus dur, l'oubli dans ce qu'il a de douloureux... ce lâcher prise aux conséquences désastreuses, cette fin programmée en somme.

    Merci
    Bises

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    1. J'espère que tu as eu le temps de cliquer sur " une chanson" pour retrouver un peu de dérision après la lecture du texte ! Bonne journée !

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  2. Bonjour bonjour! Ça mapprendra à regarder mon iPhone dés le matin ;)

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    1. Vaut mieux le téléphone que la bouteille !!!

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  3. Comprendre : super texte mais bien glauque.

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  4. excellent, très beau récit, tragédie ordinaire. La chanson n'est pas consolante
    Emma

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  5. Si il continue à faire sa toilette, il reste un espoir et je veux y croire.

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  6. Émouvante et tragique histoire.
    L'alcool écarte famille, amour, amis et vous laisse seul avec vous-même.

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  7. La solitude.. ça n'existe pas .. dit la chanson ! Mais là tu as décrit ce qu'il y a de plus horrible.. boire seul.. sans l'ami, comme dans le petit film avec Boris V. et Serge G. pour dire stop ou encore, enfin le disait-il ? Ils passaient un temps exceptionnel .. mais ils étaient jeunes et là c'est toute une différence !

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