16 mars 2013

Quelques secondes, quelques longues heures...



...

22 heures …

Je crois que je ne l’oublierai jamais.
Ce petit rire, ce petit rire d’autrefois, dans la Combe. C’était amusant. Elle se cachait, elle courait, elle sautillait ; tout était joie dans sa démarche.
Les petites traces de pas.
Les miettes jetées aux oiseaux.
Les regards.



Oui, c’est sur, je crois que je ne l’oublierai jamais.
Elle portait un drôle d’habit ; une veste démodée avec des grandes manches .
S’imaginait-elle sauter la barrière, courir dans le bois, chasser les démons avec ce vêtement d’un autre âge?
Qu’avait-elle, sur le devant, dans sa drôle de petite poche rouge ?
Un mouchoir ?
Une clé ?
Un sifflet ?
Un morceau de pain ?
Une corde ?
Un couteau ?
Je ne sais pas. Peu importe.



23 heures…

Je ne sais plus très bien pourquoi et comment on en est arrivées là. Je sais que nous sommes seuls dans notre peau et on n’avait pas du le lui expliquer suffisamment.
Elle était petite. Elle n’a pas fait attention.
Sept ans, vous imaginez, seulement sept ans.
Je sens la solitude ce soir. Elle a du la ressentir elle aussi. Ça m’anéantit.
Je n’ai pas réussi à l’oublier ; c’est ainsi.
Ce soir je sens en moi le frisson de l’échec et le goût amer de la crainte qui ne me quittent plus depuis tant d’années.
Je vais m’endormir. C’est plus sage.
Demain je reprendrai, si j’en ai le courage.
Il faut que je vous raconte les détails, mais c’est délicat.



4 heures…

Elle est née quelques jours après ma fille.
Sa mère et moi voulions qu’elles soient amies ; ça aurait été simple !
Enfin on pensait à la simplicité comme si c’était une chose évidente.
Elles avaient le même prénom, le même âge…
La simplicité est à la vie ce que le rêve est au mourant ...
Voilà ce que je sais désormais.

Quand je pense que c’est une Sainte maintenant et que des visiteurs piétinent sa tombe en me maudissant…



5 heures…

J’ai peur.
Je vous le dis, je ressens de la peur. Enfin, je ne sais pas exactement ce que c’est que j’ai dans les tripes.
C’est froid.
J’ai l’impression qu’elle m’épie.
Je veux dire, j’ai la sensation qu’elle m’épie. Elle est là, sur les parois humides et sales, remplies de graffitis et d’immondices. Elle a réussi à se glisser entre les pierres. Je sens qu’elle me tire et veut m’emporter avec elle.
Je résiste.
Je tremble à la mémoire d’un ange.
Je n’ose pas crier.
Je vais me recoucher.
Elle va peut-être s’en aller …
Oui, c’est ça, va t-en !
Va t-en !



6 heures…

Je lui ai fait peur.
Elle n’est plus là.
Je lui avais fait peur aussi en arrivant devant elle ; elle avait crié :

- Je ne veux plus jamais jouer avec elle ; c’est pas ma copine !

Mais crié avec une force, une violence, une crainte, comme un chien dont le maître s’est enfui. Un hurlement ; c’est ça ; c’était un hurlement de rage.
Je cherche une raison ; Pourquoi aurais-je besoin d’une raison ?
Elle a eu l’impression que je la forçais.
Je veux dire, elle a eu la sensation que je l’obligeais. Elle était là, perchée sur les parois humides et sales de la Combe, remplies de graffitis et d’immondices. Elle a réussi à se glisser entre les pierres ; je lui ai couru derrière, presque rattrapée. J’ai tiré sur sa grande manche; elle a résisté ; je voulais l’emporter avec moi, la ramener à la raison.
A un moment, elle a trébuché. Et c’est moi qui ai crié.
Son regard s’est jeté dans le mien et, pendant quelques secondes a trahi l’immense crainte de la chute, l’irrémédiable sensation du « trop tard », « du plus jamais », « du pourquoi donc », du « s’il te plait ».



7 heures…

Je laisse la suite de mon sort au pouvoir souverain d’appréciation du juge …


Annick SB


Exo live du 15 mars de Vos Écrits. 


Consignes d'écriture : 


Une émotion : la panique 
Un âge : 7 ans
Des expressions à placer : 
-  dans le jardin, un, petit rire d’autrefois
-  pouvoir souverain d’appréciation des juges
-  nous sommes seuls dans notre peau
- c’est une sainte
- une drôle de petite poche rouge
-  les visiteurs piétinent
-  pourquoi j’aurai besoin d’une raison
-  à la mémoire d’un ange


Notes de chevet - de Sei Shônogan

8 commentaires:

  1. Bel exercice d.ecriture que je ne saurais pas faire, suis admiratif.
    Gérard

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  2. Glaçant, j'ai eu difficile d'arriver au bout de ce récit tant j'étais replongée dans les horreurs qui ont secoués mon pays.

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    1. Je pensais plutôt à l'accident en écrivant ce texte ...

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  3. Les anges ne quittent pas la ...terre de notre coeur ! Jamais ........je le sais !

    Ton texte, quelque part, réveille les viscères .........il n'en est pas moins magnifique ! Sabine.

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  4. Bonjour Annick
    Bien admirative devant ce terrible récit qui nous tient en haleine jusqu'à son terme que l'on imagine un peu mais dont on ne veut croire l'issue... alors on lit en espérant un sursaut du destin.

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  5. on reste mal à l'aise, un drame étrange et flou, la narratrice est elle folle ? Emma

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