Akira Kusaka - illustrateur japonais -
Igor et moi nous nous sommes
rencontrés à la fac.
J’aimais ces hochements de tête à
l’écoute des professeurs. Il aimait ma désinvolture et ma liberté apparente.
Nos vies se sont croisées, éloignées, envolées, mais on ne ratait jamais la longue conversation des vœux en janvier.
« Finalement, tu as passé ta vie d’écrivaine à piétiner… »
J’ai raccroché le combiné téléphonique
car je n’avais envie ni d’argumenter, ni de riposter. J’ai pris cette dernière
phrase comme une gifle, une bonne claque glacée et j’avoue que pour les vœux, j’ai
trouvé ça un peu raide.
Et puis, je me suis mise à
réfléchir sur le sens du mot piétiner.
J’y ai perçu une rage, oui la
rage du départ raté, de l’attente inutile, du saut dans l’inconnu.
Du sur-place.
J’ai associé piétiner à trépigner ;
trépigner d’impatience ; cette impatience qui rend paradoxalement le
travail brouillon, toujours inachevé.
Combien de textes écrits ?
Combien de pages noircies, de
paragraphes raturés, de poèmes inachevés, de rythmes clos, d’idées jetées ?
Oui, combien ?
Et pour combien de temps encore
la peur de la chute ?
La peur de l’envol ?
J’ai sorti une petite valise du
placard, y ai déposé quelques indispensables affaires et je suis sortie.
Je me suis dirigée vers la gare
routière, suis montée dans le premier bus et ai commencé le voyage.
Il fallait que je me détache des
chaînes imaginées, que je saute dans la liberté, que je ramasse les pensées
éparpillées.
Pour cela, je devais m’isoler,
rapidement, remettre un peu d’ordre dans tout ce bazar.
Il fallait cesser le vagabondage
de ma curiosité, cesser de rêver, d’attendre, de flemmarder, de douter et me
mettre au travail.
Je suis arrivée en fin de journée
dans ce charmant logis que j’ai toujours considéré comme mon havre de paix. J’ai
pris une bonne douche et me suis précipitée dans le bureau.
Sur une étagère, j’ai ôté une par
une les boîtes en carton contenant mes fiches et mes brouillons. Il y avait
dix-sept boîtes en tout ; dix-sept boîtes contenant des germes d’idées, des
développements, des titres, des citations, des débuts, des fins, des
descriptions de personnages.
Dix-sept boîtes lourdes de sens
qui me rappelaient mes études littéraires.
Dix-sept boîtes de plomb tirés des
ailes de mon imagination.
Dix-sept boîtes de conflits avec
moi-même.
Dix-sept boîtes de retenues,
sérieuses, étrangères à mon désir.
Dix-sept boîtes de faux-semblants.
J’ai pris mon téléphone et j’ai
rappelé Igor qui n’a pas décroché ; il était tard.
Je lui ai laissé ce message sur son répondeur :
« Désolée de t’avoir raccroché au nez ; je suis partie au logis ; merci d’avoir fait refleurir ma plate-bande… A bientôt. »
Annick SB janvier 2026

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