Taxi ...

 


                                                                                                                Robert Doisneau  1943


" Il fut saisi par la perfection du silence , l'impossible blancheur de la neige là où elle s'étalait, intacte, contre les immeubles, s'amoncelait en courbes moelleuses sur les voitures en stationnement. Lorsqu'ils arrivèrent près du taxi, il resta un moment immobile, regardant autour de lui, s'imprégnant du spectacle."*

Jamais il n'aurait imaginé être à ce point fasciné par la neige. Il en voyait tomber chaquae année depuis sa plus tendre enfance, mais cette fois-ci il ressentait quelque chose d'étrange, de différent, comme si le temps s'était arrêté, comme si la ville avait disparu, comme si tout était définitivement englouti. Et il se mit à parler tout bas, tout seul ; il ne savait pas au juste si c'était une prière ou une incantation. Il répétait des mots, des bribes de phrases, et ne prétait plus attention à ses compagnons de route. Son père toussota pour le faire redescendre sur terre. Sa mère lui essuya le coin des lèvres avec un mouchoir. Dès lors, il cessa de prononcer à voix haute ses paroles désordonnées mais il les poursuivit dans sa tête et son coeur au rythme des flocons qui tombaient toujours, en plus grand nombre.

Quand le chauffeur de taxi descendit pour ouvrir péniblement le coffre, il le regarda attentivement déposer sa grande valise. Avait-il compris qu'il partait pour toujours ? 

Ils roulèrent lentement pendant plus d'une heure.

Régulièrement, il tentait d'apercevoir des passants sur les trottoirs. Mais le froid avait eu raison de l'agitation habituelle de cette grande ville et il se sentit seul, très seul.

Ses parents avaient la tête baissée. Se sentaient-ils inquiets ou honteux ? 

Il ne le saurait jamais...


Chaque fois qu'il se remémorerait la scène de son départ, il aurait, accompagnant son immense et indestructible chagrin, un regret, un seul regret, celui d'avoir fait tomber son étoile jaune dans le neige en montant jadis dans le taxi...

* incipit extrait de " Corps et âme" de Gra,k CONROY

Annick SB  février 2026

Piétiner...

 


                                                                                                     Akira Kusaka - illustrateur japonais - 


Igor et moi nous nous sommes rencontrés à la fac.

J’aimais ces hochements de tête à l’écoute des professeurs. Il aimait ma désinvolture et ma liberté apparente.

Nos vies se sont croisées, éloignées, envolées, mais on ne ratait jamais la longue conversation des vœux en janvier.

    « Finalement, tu as passé ta vie d’écrivaine à piétiner… »

J’ai raccroché le combiné téléphonique car je n’avais envie ni d’argumenter, ni de riposter. J’ai pris cette dernière phrase comme une gifle, une bonne claque glacée et j’avoue que pour les vœux, j’ai trouvé ça un peu raide.

Et puis, je me suis mise à réfléchir sur le sens du mot piétiner.

J’y ai perçu une rage, oui la rage du départ raté, de l’attente inutile, du saut dans l’inconnu.

Du sur-place.

J’ai associé piétiner à trépigner ; trépigner d’impatience ; cette impatience qui rend paradoxalement le travail brouillon, toujours inachevé.

Combien de textes écrits ?

Combien de pages noircies, de paragraphes raturés, de poèmes inachevés, de rythmes clos, d’idées jetées ?

Oui, combien ?

Et pour combien de temps encore la peur de la chute ?

La peur de l’envol ?

J’ai sorti une petite valise du placard, y ai déposé quelques indispensables affaires et je suis sortie.

Je me suis dirigée vers la gare routière, suis montée dans le premier bus et ai commencé le voyage.

Il fallait que je me détache des chaînes imaginées, que je saute dans la liberté, que je ramasse les pensées éparpillées.

Pour cela, je devais m’isoler, rapidement, remettre un peu d’ordre dans tout ce bazar.

Il fallait cesser le vagabondage de ma curiosité, cesser de rêver, d’attendre, de flemmarder, de douter et me mettre au travail.

Je suis arrivée en fin de journée dans ce charmant logis que j’ai toujours considéré comme mon havre de paix. J’ai pris une bonne douche et me suis précipitée dans le bureau.

Sur une étagère, j’ai ôté une par une les boîtes en carton contenant mes fiches et mes brouillons. Il y avait dix-sept boîtes en tout ; dix-sept boîtes contenant des germes d’idées, des développements, des titres, des citations, des débuts, des fins, des descriptions de personnages.

Dix-sept boîtes lourdes de sens qui me rappelaient mes études littéraires.

Dix-sept boîtes de plomb tirés des ailes de mon imagination.

Dix-sept boîtes de conflits avec moi-même.

Dix-sept boîtes de retenues, sérieuses, étrangères à mon désir.

Dix-sept boîtes de faux-semblants.

 

J’ai pris mon téléphone et j’ai rappelé Igor qui n’a pas décroché ; il était tard.

Je lui ai laissé ce message sur son répondeur :

« Désolée de t’avoir raccroché au nez ; je suis partie au logis ; merci d’avoir fait refleurir ma plate-bande… A bientôt. »


Annick SB   janvier 2026


Quelques œillets ...

 


Raphaël - La Madone aux œillets - Clic !


« Cet enfant sera poète », pense la Madone.

« Je le sais, je le sens », se dit en souriant cette mère éternelle.

Complicité des sens

Essence de la vie

Virage de l’amour

Amour passion

Passion du Christ

Je la perçois déjà dans la douceur de son regard cette passion à venir

Dans ses gestes je ressens l'abandon parfait et cette destinée où tout sera sourire et Paix…

Dans leurs mains des œillets, de simples œillets à partager

Graines, souffle, vie

Poète je vous dit, et semeur de belles choses, de bonne nouvelle, de joie, d’amour

« Cet enfant sera poète », pense la Madone.

Et moi je la crois en observant la toile

La poésie change le monde

J’écoute les couleurs

Les tissus me caressent

Sensation

Liberté

Tout est déjà dans ce petit bouquet

Plaisir, désir, confidences, repentance, délivrance

Je sors du champ de ruines qui voulait m’enfermer

Croix de bois, croix de fer, je n’irai jamais en enfer

Confidences

Confiance

Sauvée par les mots, par ses mots, par ce regard sur moi et par la foi tout simplement ma foi !

Quoi de plus beau que le Verbe ?

Quoi de plus beau que la Parole ?

Douceur de cet échange

Commencement sans fin

Je sais enfin…

« Cet enfant sera poète », pense la Madone.

Poète qui sauve le monde.

Et moi, je la crois…


Annick SB  mai 2025 ( réécriture )


...


« Cet enfant sera poète », pensa la Madone.

« Je le sais, je le sens », se dit en souriant cette mère éternelle.

Quoi de plus beau que le verbe ?

Quoi de plus beau que les mots ?

Lui, clamera l'Amour, le vrai, le tendre

Je le vois dans la douceur de son regard, et dans ses gestes je perçois l'abandon parfait, la passion à venir et cette destinée où tout sera sourire et Paix…


Annick SB   décembre 2020




Le tableau du samedi chez Lilou : Clic !


Décennies...

 


                                                                                            Hector GUIMARD - musée des arts décoratifs -


 

1966

 

Nous partageons la même chambre.

Tes prières me protègent, mais je n’en ai pas encore conscience.

Ta voix est douce comme une guimauve ; tu me racontes des histoires, le soir, avant de m’endormir.

Je ne sais pas encore bien lire.

Ta peau ridée, fripée, sent la violette. Ton cou est un refuge à bisous.

Je t’aime…

Tu es ma gourmandise, ma mémé chérie.

Ton être tout entier chante bénédiction et patience…

Je vois dans les plis de ta peau, dans tes paupières fragiles, et surtout dans ton sourire, que tu as vécu, bercé, protégé, aimé et souffert aussi, mais ça c’est une autre histoire que je ne veux pas raconter. Elle t’appartient.

Je contemple ton ventre dodu quand tu enlèves ta gaine avant d’enfiler ta chemise de nuit délicatement fleurie.

Tes lèvres chuchotent et adorent.

Quelle grâce d’être venue de toi et de partager ta chambre haute ; quand les disputes des autres membres de la famille cassent nos tympans, toi, silencieuse, tu confies en pleurant.

Mémé chérie !

 

1976

 

Il y a une cloison désormais dans cette grande pièce qui fut notre chambre.

D’un côté mes deux frères, de l’autre moi, dans un espace à la tapisserie très vive, trop vive ; c’est mon logis, mon refuge d’adolescente.

Silence.

Secrets…

Toi tu es descendue au rez-de-chaussée, plus pratique d’accès pour une mémé.

Ta chambre sent toujours la violette.

Je me sens seule à l’étage.

Je descends souvent te voir, te parler et rire, de tout, de rien, de nous !

J’apprends par bribes à mieux connaître le siècle dernier.

Il me tente et m’effraie.

 

1986

 

J’ai quitté la maison depuis quelques années.

Quel plaisir de te retrouver pendant les vacances d’hiver avant le drame printanier qui m’a fait saisir, dans un tumulte inouï, toutes les souffrances que nous partageons désormais.

L’absence de l’être aimé irremplaçable est une chose de plus que l’on a traversé toutes les deux.

Présence, absence, terreur, drame, lassitude.

Plomb.

Que sont tes rides devenues ?

Les miennes se cachent encore.

 

1996

 

Tu me manques.

Ta peau me manque.

Ton sourire me manque.

Ton doux parfum me manque.

Tes yeux rapetissés et désormais clos me manquent.

J’aurais tellement aimé que tu sois centenaire et que tu connaisses tous mes enfants.

 

2006

 

Je me suis rendue au cimetière de notre petit village.

Je regrette qu’il n’y ait pas de croix sur ta tombe ; ce n’est pas vraiment un regret ; c’est un triste constat qui dénote cet irrespect permanent dans notre famille ; le Christ, Lui, nous comprend mémé, et c’est ça l’essentiel.

Je saisis l’irrévérence dont tu as été victime jusqu’à ton dernier souffle et, paradoxalement, ça me donne envie d’organiser des choses dans le futur.

Ta douleur, à jamais dans mon cœur…

 

2016

 

Tu m’avais dit un jour : « Le mariage c’est comme la variole, on ne te vaccine qu’une fois. »

J’y repense souvent dans mes égarements.

La formule me faisait alors éclater de rire.

C’était le bon temps de quelques confidences osées !

 

2026

 

Je vais proposer des ateliers d’écriture sur le souvenir.

« C’est avant tout à toi-même qu’il faut être fidèle, et il s’en suit que, comme la nuit, le jour, tu ne pourras plus être faux envers personne. » William Shakespeare

On a tant et tant de choses à dérouler pour atteindre la liberté, n’est-ce pas ?

 

Annick SB    mai 2025


Consigne d'écriture animés par Laura Vazquez : Clic 

C'est terminé...

 



Il est dix-sept heures.

Elle va sortir de la salle de bain.

Quand elle s'est brossé les dents, elle a laissé des traces de dentifrice sur le miroir.

De touts petits points blancs, de subtiles éclaboussures qui l'agacent. 

Donc, avant de quitter la pièce, elle les essuie, une par une avec une chiffonnette.

Elle est perfectionniste ; par force.

C'est important d'avoir une salle d'eau impeccable, un miroir sans souillure.

Il faut que ça luise.

Son image ne doit pas être ternie. 

Tout doit être impeccable.

Il ne faut pas qu'il soit déçu.

Elle respire, lentement et bruyamment.

Elle fait exprès de respirer comme une locomotive.

Elle prend des forces.

Elle va y arriver.

Ce soir.

C'est sûr.

Ce soir elle va y arriver.

Elle retourne dans la cuisine.

Le gâteau est moins réussi qu'elle ne l'avait espéré. Elle s'efforce de ne pas y attacher d'importance. Ce n'est qu'un gâteau après tout. Rien qu'un gâteau. *

C'est ça qu'elle va lui dire, très fort.  

Comme une morsure, comme un crachât.

Avant qu'il la ramène, elle va crier.

Ce n'est qu'un gâteau, alors ne râle pas si la croûte est trop brune !

Ne râle pas s'il n'est pas réussi!

Ne râle pas tout le temps!

Arrête de râler !

Arrête !

Tu entends ? 

Arrête !

Stop !

...

C'est terminé.

Il jette le gâteau dans la poubelle.

Sans un mot.

Il n' y a pas goûté.

Il sort de la cuisine, s'assoit sur le canapé et allume la télévision.

Elle reste muette, les yeux plein de larmes, déçue de ne pas y être arrivée...


Annick SB     mai 2025


Je dédie ce texte aux femmes victimes de pervers : Témoignages 

* Citation tirée du livre " les heures" de Michael CUNNINGHAM